Petits disfonctionnements, en série.

Par Jean-Luc Porquet

Pourquoi faut-on tout un plat (si l’on peut s’exprimer ainsi) avec cette histoire d’implants mammaires ? En 1991, Jean-Claude Mas crée à La Seyne-sur-Mer l’entreprise PIP, qui, très vite, remplace le coûteux gel homologué par du silicone industriel, utilisé normalement pour sceller des matériaux de construction.

Du coup, il sauve sa boîte, ses emplois, et, s’il reconnait la fraude, explique que ce produit lui donnait « toute satisfaction ». Les 500 000 femmes qui aujourd’hui, dans une soixantaine de pays, cauchemardent, manifestent, déposent plainte ? Bof. Pour lui, les fuites, les ruptures, les cancers ne constituent qu’un léger dysfonctionnement.

Les autorités sanitaires : pendant au moins treize ans, l’Afssaps, Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé, n’a rien vu. En 2000, son équivalent américain, la FDA, a mené sur PIP une enquête aux résultats accablants qu’elle lui a communiqués, mais l’Afssaps jure, la main sur le cœur, n’avoir jamais retrouvé trace de sa lettre d’alerte (Le Canard du 4/01). À part ça, elle fonctionne parfaitement : c’était juste un petit dysfonctionnement.

L’organisme certificateur TUV : en Allemagne, son nom est synonyme de sérieux. L’Europe lui a confié le soin de délivrer le fameux label CE (pour « Conformité Européenne ») sans lequel PIP n’aurait pas pu légalement commercialiser ses implants. Les contrôleurs de TUV sont venus plus de dix fois à La Seyne-sur-Mer. Ils annonçaient leur visite dix jours à l’avance et « ne partaient pas avec l’hypothèse que leur client leur cachait quelque chose (sic) » (Le Monde du 15/01). Ce contrôle à la légère : juste un petit dysfonctionnement.

Les 120 salariés : tous étaient au courant depuis des années. Quand les contrôleurs annonçaient leur visite, ils dissimulaient les preuves de fraude. Certains (Libération du 16/01), menaçaient la direction de tout raconter si on ne leur offrait pas une prime. Les braves gens. Comment leur reprocher d’avoir voulu garder leur boulot en cette époque de chômage de masse ? Au prix d’un regrettable dysfonctionnement…

Les autres fabricants de prothèses : la plupart savaient : « Comme plusieurs de mes confrères, j’estimais que PIP et son président, Jean-Claude Mas, faisaient des affaires de façon peu éthique », dit élégamment l’un d’eux (Le Figaro du 5/01). Mais il n’a rien dit : « Qu’est-ce que nous, industriels, aurions pu faire ? Aucun mécanisme, aucune procédure ne sont prévus. Et ce n’est pas notre rôle d’aller dénoncer une société concurrente ». Être industriel n’interdit pas d’être aussi citoyen. Ils l’ont oublié : juste un petit dysfonctionnement.

Le ministre de la Santé, sachant bien que la loi sur les prothèses est inadaptée, s’est vitre couvert en annonçant que la Sécu rembourserait toutes les femmes qui se feront explanter. Le contribuable paiera, donc. Rien qu’un petit dysfonctionnement.

Les femmes : seules 20 % des prothèses sont posées pour raisons médicales. Si depuis les années 70, la chirurgie mammaire connait un boom, c’est « sous l’influence des séries américaines », confie un chirurgien (La Croix du 2/01). L’effet Pamela Anderson. Un gros dysfonctionnement.

Le Canard Enchaîné N° 4760 du 18 janvier 2012

http://altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article18887

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